LA CONNAISSANCE

  S’il y a quelque chose capable de briller par son absence, d’être plein par le vide, d’avoir des contours alors qu’aucun œil ne peut les voir, c’est pour moi le contraire de l’Ignorance, c’est la Connaissance. Il faut être bien dérangé pour l’approcher. Il y a toujours quelque chose qui ne va pas avec la connaissance. Que ce soit par les contacts extérieurs ou spontanément, le lieu de l’existence est quelque chose qui reforme son unité par la division, et se divise par l’unité, et nous l’appelons aussi nos corps et nos consciences, et nous l’appelons aussi « appel ». Ainsi nous avons ce besoin d’exister qui se reconstitue sans cesser. Parfois une rêverie occupe le mental ou une évidence vitale occupe le corps, parfois ce sont leurs contraires et ce sont des déchirures. Mais ces deux états mentaux sont en réalité toujours l’inscription du principe cosmique divisant et ils alternent, avec comme résultats nos regards sur la réalité de quelque chose qui fait mal, que l’on ne sait pas guérir, qu’on a peur d’approcher et qui reste en permanence et qui provoque nos actions. C’est là ce que nous sommes et qui fait que nous ne savons pas ce que nous faisons, pour nous-mêmes et dans le monde. Il faut voir le monde comme quelque chose qui peut se connaître et même se former autrement que par des démonstrations, surtout celles qui se contentent de séparer le vrai du faux, le bien du mal, sans possibilité de réconciliation en autre chose, car elles sont toujours la même division qui se déplace d’un endroit à l’autre du mental et de ce qui se passe dans le monde. Elles sont des impatiences dans l’attente d’une unité qui ne va pourtant pas les effacer, mais les transcender.

  Je pense que les résultats mentaux et physiques et l’expérience connue du monde sont toujours confondus, comme les mouvements en surfaces conscientes de gravitations autour d’une pluralité de centre d’unités subconscients qui ne peuvent s’observer qu’en rupture avec l’expérience de la division. Cela signifie que des lieux de l’existence peuvent être invoqués, et que s’ils sont les mêmes ils diffèrent par le système cosmique autour de chacun d’eux. Ainsi nos pensées et nos actes peuvent être connus comme de l’énergie matérialisée par un centre. Cela signifie que ce qui a tel effet pour moi n’a pas systématiquement le même effet pour vous, et que la généralisation de la causalité à tout ce qui existe, et surtout les états mentaux, a été une des ignorances, obstacle ou connaissance partielle, de l’esprit humain dans sa vocation à avoir la maîtrise de lui-même. Cela signifie que nos pensées doivent être identifiées comme empêchant ou facilitant la perception de nos existences centrales, et que par cette règle le mental capable d’imagination peut être maîtrisé. Car il y a des imaginations qui sont impatientes de s’accomplir sans s’apercevoir de ce qui les entourent, et qui rompent le lien avec l’être profond, et se réduisent à une fin désirable mais impossible à satisfaire. Et il y en a d’autres qui sont la preuve d’une attention plus large au contexte, on les exprime d’ailleurs avec une plus grande richesse symbolique, comme par exemple l’expérience d’une confiance fondée par l’acquisition patiente d’un savoir-faire, car elles correspondent à des réalités.

  Mais le besoin d’exister est irrésistible et ne s’arrête pas avec une connaissance partielle. La tentation d’être est aussi forte que la tentation du non-être, c’est pourquoi l’invocation de l’unité dans le néant apparaît comme l’expérience incontournable. Elle n’est pas une illusion inutile et insensée. Tel que nous sommes faits, nous ne pouvons faire ou développer que cette invocation pour augmenter la connaissance. Je nous vois un peu comme des corps capables de souffrir ou de porter à bout de bras des sphères d’unité au-dessus de leurs têtes. C’est en face du monde et en face de ce qu’il fait de nous que nous voyons émerger le pouvoir de mettre l’extérieur au dedans de ces sphères d’expérience séparative de l’unité. Un autre nom pour désigner la connaissance dont je parle est « confiance ». Il y a deux grandes généralités d’accumulations possibles d’expériences psychologiques qui transforment l’état mental, l’accumulation de pensées sans actes (des irréels), et l’accumulation d’actes pensés (des réels). Il est très agréable d’avoir conscience d’un acte accompli, et très douloureux d’avoir conscience d’un acte empêché. Mais c’est ainsi qu’est motivé l’effort vers la connaissance, puisque la séparation, la limitation et l’ignorance sont des aspects du même principe cosmique que le mental ne peut pas changer. Ainsi et dans l’expérience de tout ce qui s’imagine, rien ne permet de reconnaître ce qui doit être pensé de ce qui ne doit pas l’être, ce qui doit être fait de ce qui ne peut pas l’être, c’est pourquoi par le plaisir et la douleur toute existence est une évolution, un chemin initiatique.

  Quand l’esprit puise dans sa mémoire la connaissance, il se la représente mentalement comme la prédiction en détail de ce qui va arriver, et s’il réussit il s’en réjouit. Mais cette jouissance est celle d’une chose distante qui a disparu, ce n’est que la jouissance d’une trace mentale dont l’élaboration lui est cachée par l’apparence désirable du résultat. Dans l’expérience temporelle ce n’est pas par la seule prédiction en détail que le corps peut accomplir un geste que l’esprit a pensé, et même cela l’en empêcherait plutôt. Pouvoir échapper à toutes ces choses qui font souffrir et pouvoir agir quand même est une connaissance plus complète. C’est la mise en acte de quelque chose qui est autorisée par la réalité cosmique, et d’incompatible avec l’habitude abondante de nos productions mentales d’irréalité. On l’appelle confiance et c’est cette confiance qui est notée et appréciée dans toute discipline, sportive ou autre, car chacun peut voir en elle le guide caché pour surmonter les difficultés qu’il rencontre à séparer le réel de l’irréel. Sans en avoir l’expérience et une conscience directe aussi profonde, l’exigence que l’acte soit bien fait est son signe dans notre conscience de surface. La connaissance est indissociable de la maîtrise d’un geste rendu possible par une accumulation d’actes pensés, et le résultat de tous ces efforts réels est toujours une réalité. La connaissance qui se représente comme le gravissement facile d’un escalier est à chaque marche une confiance et un plaisir à taille humaine, et aussi la précision du dessin de l’escalier dans la précision du geste de connaissance. On voit à l’extrême la connaissance devenir l’escalier et devenir identitaire, en comparaison de la connaissance du dessin d’un escalier qui reste séparative. Ainsi la Confiance est inséparable de la Connaissance.

  Il est très difficile d’empêcher que le mental s’agite et recommence à produire des irréels, car c’est ainsi que se dispose les actions futures, quand les précédentes ont été dévorées par les pensées et qu’ainsi se fait le temps. Dans l’incertitude psychologique de cette agitation, l’esprit recherche spontanément un objet autre que lui-même et tente de le faire parler, mais ce n’est que par l’expérience d’une absence de réponse qu’il peut se calmer, et ensuite trouver des réponses réelles. Il connaît alors les résultats des efforts qu’il a faits pour se libérer du hachage des forces cosmiques qui l’ont pénétré. La séparation est l’aspect physique des débuts des mondes, et l’ignorance en est la nature psychique. À mesure que l’univers se sépare et se délite en particules élémentaires évanescentes, sa nature psychique poursuit une gradation vers l’unité. Quand il ne dépend plus d’aucune mémoire pour exister, que plus rien n’est à prouver en lui parce que tout est devenu physiquement absent et psychiquement présent, l’univers est dans un temps qui a disparu, et tout recommence instantanément après le zéro et l’infini séparés par un premier geste. Tout ce monde affamé de mémoire est son unité qui n’existe pas encore.

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