Les pensées

  Il y a cette matière, et puis cette pensée qu’un souffle divisant arrache à ce profond mystère qui est aussi mon corps. Je le discerne en étant tout émerveillé de pouvoir réinvestir le mystère de l’univers dans la totalité de ma substance. C’est peut-être autre chose qu’une pensée, cette sensation physique qui se présente étrangement au mental, qui semble venir d’ailleurs, qui est pour moi désirable et que je nomme « vision ». La vision semble réelle par l’absence du reste, et ce reste est le flot incessant de nos pensées. Pourquoi en vient-on à vouloir tarir ce flot ? Est-ce raisonnable ? Mais ne suis-je pas en ce moment perdu dans mes pensées, ou bien y-a-t-il autre chose ? La pensée est une réalité, mais ce que dit la pensée, son sens, est souvent irréel. Par exemple, si je dis que je suis mort, c’est un acte réel car il fait vibrer la matière de mes cordes vocales quelque part dans l’univers. Par contre ce que vient de dire ma pensée est irréel parce que je suis vivant. Je suis donc en pensée un ignorant quand j’ai la capacité d’énoncer de l’irréel. Le menteur est-il un ignorant ? L’inconscient est-il un ignorant ? J’ai conscience ici de devoir faire autre chose que me perdre dans des définitions de mots. Le plus important est d’expérimenter la pensée avant d’en parler, les opérations sur les objets réels ne peuvent pas être irréelles puisqu’elles sont elles-mêmes des vibrations de la matière, et la pensée qui cherche à leur donner une signification ne peut pas être complètement ignorante. Nous avons donc un pouvoir sur le réel qui n’est pas obligé d’être commenté en pensées quand il s’exerce, c’est celui de nous mettre nous-mêmes en tant que corps dans les opérations de la réalité en acceptant d’en faire des expériences. Je peux changer mes pensées par ce pouvoir, et je comprends que ce qui se pense est largement irréel tant que ce pouvoir n’est pas expérimenté.

  Mais faut-il tout expérimenter ? Pour se poser cette question, il faut expérimenter déjà qu’on ne peut pas tout expérimenter, sinon cette fusion totale avec la réalité ne laisserait aucune place à l’irréel, donc à la pensée, et nous serions l’univers lui-même. On ne peut pas non plus ne rien expérimenter, puisque nous sommes pris d’évidence malgré nous dans les opérations de la réalité, et que nous expérimentons des choses simples comme le plaisir ou la douleur. Or nous sommes en ce moment dans un texte écrit, un terrain mouvant de réel mêlé d’irréalité, sur lequel nous courons des risques car il a le pouvoir de rendre irréelles les raisons de nos expériences, et de nous enfermer davantage dans l’ignorance. Le fait que nous faisons tout cela pour échapper à l’ignorance n’est pas une garantie de succès, car l’abondance d’un discours irréel de la pensée fait aisément d’un esprit ignorant un trompeur intentionné. Ainsi vient la connaissance par l’expérience, la connaissance est là avant d’être pensable, énonçable. Et l’expérience, nous devons la choisir et la réussir, c’est-à-dire en tirer la connaissance. Tant que le mental n’est qu’un océan sans rivages, chercher à se reconnaître symboliquement est la seule façon d’exister, mais c’est se débattre pour mourir, surtout quand l’enfant a disparu et qu’il a perdu sa foi en ses créateurs apparents, ceux qui ont donné des pensées à sa première corporalité. Le  corps craint de couler dans l’abîme, mais il se peut aussi qu’il n’en ait pas conscience. Pourtant il est l’Univers qui Se trouve multiplement et infiniment dans la naissance permanente de chaque corps.

  Mais alors, que va-t-il nous arriver ? Tout de suite ou demain, en tant que corps pris dans les opérations du réel ? Nous ne le savons pas, et c’est très inquiétant, car tant que nous sommes impliqués dans des opérations inconscientes, il peut nous arriver ce que supporte très bien un objet matériel inerte, mais pas un être sensible plus ou moins conscient. Notre peur évidente est la conséquence de l’ignorance, donc de l’irréalité qui est ce que nous fabriquons dans nos esprits. L’expérience montre que l’irréalité a des conséquences destructrices pour la conscience, pour le corps, pour tout ce qu’elle touche. Les irréels regroupés sous le terme « d’imaginations » font peut-être plaisir, comme les fantasmes, mais il faut bien voir ce qu’ils sont avant de les laisser pénétrer le mental. Nous avons l’habitude de penser que l’on trouve la solution aux problèmes grâce à l’imagination, mais la solution est peut-être en réalité donnée par autre chose, qui est le contrôle de l’usage des pensées et donc l’acceptation de l’action dans un cadre restreint de réalité. Il est restreint puisque le pouvoir sur quelques pensées ne peut pas être le seul pouvoir réel de l’univers.

  Cette limitation volontaire est ce qui est difficile à accepter pour un être humain, et même plus son amour de la réalité est intense, plus l’égarement dans l’irréel provoque la blessure de son ego, sa frustration. Dès que l’esprit a été capable de constater qu’il se différenciait des opérations de la réalité, il a connu cette faim de savoir impossible à satisfaire à cause de la peur de tout expérimenter. Il a cherché à se réfugier dans l’irréel de sa pensée et en même temps dans des expériences réelles de substitution. Quand le problème fut jadis vu, tel que je le vois je pense, l’esprit s’est voué comme vers son salut dans la pratique d’une mise en retrait de la pensée et des pulsions corporelles. Ce fut l’ère méditative, qui s’est prolongée jusqu’à nos jours en étant théorisée dans des écrits dont les expériences garantissaient la connaissance. C’était des expériences humaines d’efforts et de sacrifices (puisqu’opérantes sur des objets réels pour éviter l’irréel), des expériences reproductibles pour comparer ce que l’on a connu. Elles étaient plus essentielles que la pensée dans l’idée que l’on avait de soi, ce qui devait aboutir aux méthodes scientifiques objectives dans une ère matérialiste de transition.

  Je veux parler ici de la « Maya » hindoue, puisque la pensée de l’irréalité est aussi celle de l’illusion. La méditation peut aller jusqu’à un tel retrait des expériences de l’existence pour la réussite de sa seule expérience, qu’il fut théorisé par une école philosophique une vision cosmique de l’irréalité de chaque chose de l’univers, faisant de l’univers lui-même une illusion, une irréalité, la seule réalité étant le Brahman indescriptible et transcendant. Je pense que le sens de cette pensée est irréel, qu’elle a été construite pour justifier le retrait des expériences réelles par une sorte de satisfaction dans le conformisme. J’énonce cela, mais je ne veux pas être inconscient de la séparation que j’accompli en disant qu’une pensée est fausse et une autre est juste, car cette séparation est basée sur l’irréalité des pensées. J’ai conscience ainsi de la façon dont je me comporte et de mon besoin d’unité qui n’est pas pensable mais réel. Je ne vois pas d’empêchement à l’existence dans un cosmos de réalités, du moment que le contrôle des effets de l’irréel y est possible. La méditation elle-même est la recherche d’une perception d’unité, et dès qu’elle l’obtient elle obtient la réalité, même si le discours de la pensée est pénétré d’ignorance.

  Mais cela reste très difficile à expérimenter et je vais essayer de le décrire par mon propre exemple, qui montre mon ignorance s’impliquant dans des opérations réelles. Je revenais chez moi ce matin après un aller-retour de 540 km puisque j’avais conduit mes enfants assez loin en colonie de vacances. Ce fut inhabituel et fatigant. Sur la route j’avais peur par moments chaque fois que mon regard était happé par chaque petit édifice d’environ 3m de haut dont je m’imaginais devoir impérativement sauter dans la pensée que je devrai en être capable, mais qu’il faudrait le prouver.  Et je détournais le regard, honteux de ne jamais le faire. Je suis ignorant, mes apparences conflictuelles m’apparaissent multiformes depuis l’enfance, et il me semble que j’ai toujours fui l’une pour l’autre. Chaque fois que j’ai accompli timidement ce qu’elles exigeaient, ce n’était jamais assez pour diminuer mon ignorance et je suis inlassablement frustré de ne pas réussir à répondre à ma vieille et mystérieuse question intérieure. Quand je suis satisfait, je peux être fort et heureux, mais cette réalité tout entière dont je ne peux pas avoir l’expérience me fait mal. Ce matin-là, tout en conduisant, je commençais à prononcer des phrases pour comprendre ce qu’était l’irréel et l’ignorance. En rentrant chez moi j’écrivais le premier jet de ce texte. Tout à l’heure je suis donc allé plonger à la piscine de Nogent avec des pensées dans ma tête que j’espérais voir se réaliser, et aussi en espérant que la sagesse de mes nouvelles pensées en élaboration m’aiderait ou me ferait comprendre quelque chose. Ce qui s’est passé à l’expérience, c’est que je n’ai pas senti en moi la capacité de faire mon programme de plongeons à 8m. J’écoutais mon corps, qui me disait qu’il était fatigué, et j’avais peur. J’ai donc renoncé à faire des choses que j’ai été antérieurement été capable de faire,  avec l’espoir que j’en réaliserai d’autres, plus facilement. Je me souviens que j’avais l’impression de trahir mes pensées, mais je comprends maintenant que cette frustration était celle d’une pensée irréelle. J’ai cherché plutôt à faire ce que je sentais pouvoir faire, ce qui ne m’a pas dispensé de faire un douloureux et très réussi plat sur le dos à 5m sur une figure que je n’ai pas pu relancer par la suite. Je n’ai pas compris en détail ce qui s’est passé, pourquoi j’ai bloqué mon geste en l’air. J’accusais ma fatigue, mais le mal était fait. J’ai ensuite connu l’impossibilité de relancer cette figure.  Le blocage physique est une sensation très frustrante, où le corps refuse d’obéir aux pensées car il est traumatisé, et si les pensées sont tyranniques le corps est affligé comme s’il n’existait plus et l’ignorance de l’esprit est perceptible. La réalité est qu’il faut que le corps oublie ce trauma en reprenant des forces avant de retenter le geste, ou qu’il y renonce si sa faiblesse ou son désintérêt est établie. Mais il doit éviter de trop penser à réussir après l’échec, car la pensée d’un désir est un irréel qui détruit la puissance de réaliser. En  constatant plutôt le pouvoir de faire du corps, qui est une réalité de chaque instant, l’esprit ne l’épuise pas à fabriquer des irréalités destructives, ses propres monstres et sa déformation (« Pouvoir de Faire, souviens-toi de ce qui a été fait» – Isha Upanishad). Le reste des plongeons s’est bien passé, puisque leurs réalités nerveuses n’étaient pas bloquées.

  Cette vie d’expériences offre des joies et des réussites, mais beaucoup de peines et d’échecs aussi. Pourquoi faisons-nous tout cela ? Si l’on songe à toutes les réalisations humaines, on voit que tout est possible, en tout cas beaucoup plus que la part de réalité expérimentable par chaque individu. Il est irréel de croire sans expérience ce que dit la pensée, car il suffit de temps et de changement pour que même le réel qu’elle énonce devienne irréel, la science le montre en énonçant des théorèmes de plus en plus fondamentaux pour décrire la réalité. Peut-être que j’exagère, mais j’ai l’intuition que le sens de cette pensée est assez fondamentalement réel. Mais si je ne fais que m’identifier mentalement qu’aux sens de la pensée, je peux croire que la terre est plate autant qu’elle est terre ronde. La croyance n’est réellement utile (mais tout ce qui est réel me semble utile), que pour restreindre ou modérer les opérations de la réalité dans lesquelles l’esprit ne peut pas se glisser consciemment pour les transformer en expériences. Sous ce rapport la croyance est aussi utile que l’ignorance pour contribuer à produire dans un certain confort un texte comme celui-ci.

  Je pense que ce qui est réel et permanent n’a pas besoin d’être pensé pour exister, et que le réel est le contrôle des objets réels capables des pensées plus ou moins irréelles. Le fait de contrôler implique la réalité d’un choix, il faut donc accepter de donner réalité à certaines expériences en comprenant qu’elles ne peuvent se réaliser qu’à condition d’exclure la réalisation de certaines autres. Chacun ayant ainsi la conscience de sa part de réalité, chacun embrasse enfin la réalité tout entière.  Mais pourquoi ce choix ? Le mot de « foi » me vient à l’esprit. Je me souviens de l’image de ce feu qui ne s’éteint pas quand on l’a allumé. Ce feu qui donne toutes les réponses et pour lequel on n’a plus besoin ensuite du brandon enflammé, ce brandon que l’on jette ensuite comme on se détourne des pensées savantes qui ne sont plus utiles. Si « la foi est capable de déplacer des montagnes », il ne peut pas s’agir des montagnes qu’on pense. Il est possible de posséder cette existence malgré la dissolution permanente de l’irréel, en ressentant qu’elle est la même expérience réelle que celle d’autres corps. C’est la sensation d’avoir trouvé quelque chose de disponible et toujours présent à l’intérieur de soi, quelque chose qui suspend le temps et permet d’affronter la peur de ce dont sera fait demain (le lieu de l’irréel). La pensée qui vient alors énonce le fameux « je suis cela » de la pensée védique, au moins cela qui a cherché, cherche ou cherchera comme moi dans l’ignorance, mais le vécu de l’expérience n’en fait pas un énoncé irréel dans mon mental. L’expérience réelle n’est pas possible par les bonnes ou les mauvaises pensées, elle pèse là où le regard décide de la somme de tous ses efforts, et chaque expérience s’augmente en réalité par toutes les autres. D’ailleurs, il me semble que je supporte mieux l’étreinte du monde depuis que j’ai accepté ce qu’il fallait pour écrire ce texte. Toutes les formes de murs me happent moins qu’avant car je sais qu’ils ne sont pas mon pouvoir. Je dois à la rectitude croissante de mon comportement le pouvoir de manifester le réel et de rejeter l’irréel. Je le sens et c’est un plaisir que j’honorerai tout à l’heure encore.

Une nuit passe…

  Le sens des mots peut changer ou se perdre, et peut-être même que la réalité qu’ils exprimaient brille aujourd’hui différemment qu’il y ait ou non un observateur pensant, et peut-être que le sens de cette phrase n’est qu’une irréalité de plus, et que je ferai mieux de donner des sens réels aux pensées par le langage mathématique. Je ne sais pas, je ne suis pas mathématicien pour savoir comment ils vivent leur expérience de la réalité, et même le sens que cela a pour eux. Je ne sais pas qui je suis mais je pense quand même. Si je pense pouvoir dire avec plus de clarté ce qui m’a paru très clair quand je l’énonçais dans le passé, en choisissant l’agencement d’autres mots dont la signification est plus évidente, c’est une chose que je peux faire et que je fais. Mais la signification des pensées n’est pas une réalité, leurs sens est une séparation dans l’unité, tout comme la réalisation du mouvement d’un objet dans une direction plutôt qu’une autre. Un réel mouvement peut-être décrit, mais un seul mouvement n’est pas la réalité. Alors il y a un moment où l’esprit ressent dans l’expérience du réel quelque chose qui le fait regarder ailleurs, comme si la perfection du sens de ses pensées n’avait pas tant d’importance, qu’il en souffrait et s’en dégoûtait, et s’il pense devoir faire de son mieux pour dire la vérité, il aimerait ne plus tant s’obstiner. Il en vient à penser qu’il préfèrerait même laisser en l’état une pensée qu’il pourrait améliorer, et s’il ne fait pas volontairement des erreurs, il voudrait faire la preuve qu’il n’est pas obligé de chercher à les corriger.

  Mais l’esprit humain qui pense ne peut pas penser qu’il arrête de penser, puisqu’il pense toujours. Dans toutes ses pensées, il sent bien qu’il reste le même et que la réalité lui échappe toujours. Il ne peut même pas détruire volontairement ce qu’il a fait ou même son corps, car c’est encore pour lui une façon de rester le même. Ce qui s’en charge n’est pas un pouvoir de sa conscience humaine mais vient de la réalité, c’est son oubli pour passer à autre chose, qui est la négation de sa conscience pour que Se trouve le moyen de multiplier les sens des pensées, pour balayer l’espace de la réalité. Qui est ce « Se » ? Notre oubli conscient n’est au mieux que partiel, notre oubli inconscient est un immense univers où tout l’irréel se perd après avoir nommé la vie, la mort, le temps, les choses.  L’irréel se perd dans l’infini, et l’esprit qui recommence cherche encore la réalité qui demeure d’une autre façon.

  Il me semble qu’il se passe parfois des choses extraordinaires quand je dors, des choses dont je n’avais pas l’expérience avant. Ce sont peut-être des sens physiques en évolution. Un sens physique serait la synthèse d’un faisceau de significations irréelles, sans cesse produites dans les pensées de l’être le plus simple jusqu’au plus complexe. J’aime en particulier voir l’image du rêve se superposer à l’écran noir de la conscience qui s’endort, quand cette conscience en soulève un coin pour tenter de la recouvrir, avant de s’effacer dans le sommeil. Dans le peu de temps que j’ai avant d’oublier, je suis stupéfait de la profusion et de la précision des détails observables sur un paysage de montagne, par exemple. Il y aurait encore beaucoup à dire sur les pouvoirs qui se manifestent dans le rêve, mais on se réveille comme si on ne l’avait pas vécu et cela est aussi fatigant que ce dont sera fait demain, ou même l’instant présent, pour l’Unité sans cette foi qui aide à Se trouver depuis un corps.

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