La Persévérance

 

  L’attachement à un bien implique l’attachement à un mal. Mais si cela est la prise de conscience d’une vérité, alors cette vérité est éternelle dans la conservation de ces contraires que sont le bien et le mal. Il ne faut pas croire que l’on puisse comprendre le moteur de notre évolution par de simples paroles, car la vie ne le permet pas et chacun en fait l’expérience, chacun qui au bout de grands et beaux discours, parfois de belles actions, se retrouve dépossédé de son bien par le contact du mal.

  Quelle est cette chose qui est l’attachement et qui paraît tantôt une bonne chose pour notre équilibre psychologique, et tantôt une mauvaise, et qui change d’aspect au hasard des rencontres ? J’ai reconnu en moi que c’était le corps humain, sa forme et son contenu. Peut-être que pour d’autres c’est autre chose, mais ce n’est pas dès les premières prises de conscience que l’on a le pouvoir de connaître chacun comme soi-même.

  La même prise de conscience demande immédiatement si un attachement différent est concevable, quelque chose qui atténue ou empêche la dépossession de l’esprit. La réponse est évidemment oui, elle est équivalente à voir de l’extérieur les forces et les faiblesses d’une conscience anthropomorphique, mais sans effacer la connaissance de cet attachement, donc sans le renier, ne serait-ce que parce qu’il existe.

  On comprend de même que la mauvaise conscience, ce que nous appelons la honte, est la persistance d’un attachement inconscient. Si la honte a été inventée comme un moyen de transformer le mal en bien, elle fait elle-même partie du mal. Mais ce n’est pas en la rejetant comme mauvaise qu’on pourra s’en débarrasser. Je pense que notre évolution implique de ressentir fortement les contacts de l’existence autour d’un certain anthropomorphisme mentalisé d’une façon ou d’une autre. Certains sont à la remorque de corporalités instinctives, d’autres à celles de symboliques nettement idéalisées, dans tous les cas ces attachements sont des restrictions, des imitations impuissantes de quelque chose de transcendant qui est vrai et puissant et qui les contient. Mais vous n’êtes pas obligés d’être attachés exclusivement à cette affirmation.

  Comment connaître cette chose ? Ce qui est mauvais n’existe que par l’attachement à un bien et réciproquement, et pour qui cherche la vérité il y a des leçons de la vie inlassablement répétées qui enfin deviennent écoutées. Ainsi le bien devient l’action déployée par une entité corporelle qui évolue heureusement et sûrement dans la vérité de la réalité, et le mal reste la matérialité des obstacles formant ce chemin. On voit qu’ainsi le mal et le bien sont transcendés par cette chose tout en continuant à exister.

  Aucune connaissance de pensée ne préserve du contact du mal, il est à chaque fois une expérience nécessaire pour que la pensée puisse imaginer l’action sur un chemin, qu’elle puisse se reposer dans ce qui est en réalité une pause des actions de nos entités. Il y a un moment dans cette pause où la soif de vérité ne peut être étanchée que par le silence, le corps devenant semblable à un récepteur sensible et non programmé de signaux venant de l’infini. Que ces signaux viennent ou non, le récepteur évolue sensiblement avant que de deviner pourquoi et comment.

  Cette chose, si elle est capable d’intention, est en nous comme à l’extérieur. Dans l’inconscience, le contact du mal qui rend mauvais prouve une égale capacité pour le bien, et que l’anthropomorphisme des attachements est maximum. Ce n’est pas une erreur, mais la source de nos énergies créatives. C’est un heurt de seulement moi et seulement là où je suis avec  quelque chose d’inconnu, une véritable dépossession de ce qui fait la joie de vivre. Alors est connue l’inefficacité des efforts mentaux basés sur des connaissances intellectuelles qui ne promettent que le bien. Alors est connue l’inefficacité de l’absence d’efforts corporels. Comme ces états d’esprit sont douloureux, alors sont connues réciproquement des apparences de bien-être. Une consciente et puissante apparence du bien est l’importance de la joie de vivre au milieu de tous ces attachements de la réalité, sans qu’aucun ne prive de la conscience des autres. Mais il faut avoir été grandement dépossédé par le mal pour l’entrevoir.

  Il est peut-être inepte de croire et dire que l’humilité est une vérité et que la honte est son imitation incomprise. Une pensée qui est sortie de l’effort passionné et du désir de vérité se surcharge de toujours plus de visions qui veulent être dites. Chaque fois que l’on cherche à penser sur le sens des mots formant la pensée, on oublie une grande part de la vérité. Si l’exactitude est un bien à atteindre, elle n’est qu’un attachement comme les autres. Il arrive plein d’absurdités quand tout un monde symbolique est fait d’imitations déformées de choses vraies, et que le monde réel est à la remorque de ces symboles.

  Le désir de vérité ne peut trouver en réalité qu’un chemin balisé par les apparences du mal. C’est cette leçon que la réalité donne à comprendre par les actes de ses entités corporelles. Par exemple un geste ne doit pas être accompli si le corps n’est pas écouté et si le geste n’a ainsi pas d’autre sens que lui-même. Il sera peut-être mieux fait plus tard, ou pas, par une entité heureuse de cette sagesse. Ou encore quelqu’un que vous fuyiez vous demande un conseil, et vous comprenez que la réalité a fait par lui que vous avez pu lui donner ce qui vous réunit dans une même vérité. Dans ces deux cas, l’action s’est réellement déployée parce que nous commençons à percevoir un pouvoir actif par-delà les attachements. Parce qu’il est une naissance individuelle, ce pouvoir est différent de ce que nous connaissons,  et  nous le substituons, même sans le savoir, à la force collective de décomposition du mal.

  Cette chose en nous et à l’extérieur prouve inlassablement sa présence mêlée d’absence, comme la marque de son incommensurabilité pour nos efforts mesurés. Elle est présente un peu plus loin que ce que nous pouvons voir dans l’espace et dans le temps, dans ce qui arrive quand nous sommes possédés par la lutte du bien contre mal, quand nous ne sommes plus présents dans nos exclusifs attachements et que toute notre conscience s’effondre au contact de ce vide. Et pourtant, nous sommes en évolution de corps en corps et d’âge en âge comme cette réalité qui nous attend un peu plus loin dans l’espace et le temps, et nous nous faisons signe les uns aux autres, que nous le voulions ou pas.

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