LA CONFIANCE

  Je fais des efforts chaque fois que je réfléchis, et ma pensée est faite d’associations qui sont des gestes physiques ou mentaux que j’ai antérieurement répétés avec d’autres. Ma pensée se déploie ainsi de proche en proche dans ce que je suis. Ainsi par effort et par choix je développe une mémoire dont j’ai besoin, pour vivre dans un monde plus vaste que ma mémoire. Mais je distingue aussi une absence ou un niveau minimum d’efforts pour la production de pensées chaque fois que je réagis par une manifestation extérieure, imprévue, ou bien dans certains de mes rêves, ou bien dans la méditation, quand les pensées surgissent et que je les laisse disparaître. Où existe la confiance ? Dans la mémoire ou l’oubli ? Je sens que ce que je suis à chaque instant est la réponse à chaque instant, même si je ne le comprends pas je sais distinguer si l’existence m’est pénible ou non à chaque instant.

  Je ne suis pas certain que « faire confiance »  soit seulement une attitude psychologique ou corporelle et je ne suis pas certain non plus que les émotions et les sensations contenues dans les mots que j’emploie décrivent bien mes émotions et mes sensations. Je ne suis pas certain de ce qui va arriver, mais je « fais confiance » ou alors « je ne fais pas confiance ». À qui ? À quoi ? Pourquoi ? Comment ? Si je veux trop expliquer, alors je n’ai pas confiance, je ne « fais pas confiance » à moi qui me parle ou à celui qui essaye de me comprendre. J’observe alors mon monologue qui se déploie à partir de lui-même et évolue dans un espace sensitif restreint à mon imagination. Si je ne veux rien expliquer, alors « j’ai confiance », mais c’est une confiance faite de mots à laquelle il manque quelque chose, car je peux être trahi comme satisfait, car je ne connais pas ma confiance en ce qu’elle peut faire de faux comme de vrai, de mal comme de bien… je ne peux pas connaître la confiance sans mon corps sensible qui me serve de preuve.

  Je me contente de ressentir des choses simples et évidentes qui me surprennent. Je cherche à me souvenir de faits, de « visions d’ensemble » qui ont modifié le cours prévisible des évènements. Ce sont des choses très simples, qui concernent des faits parcellaires, capables d’être exprimés mentalement en un langage donné, mais qui viennent de la vie et dépassent le langage, surpassent mes efforts. « Faire confiance » est simple comme une surprise. Je peux écrire en ayant confiance, sans accorder trop d’importance aux limitations de ma langue. C’est pourquoi je vais décrire deux expériences de vie simples :

« On va me montrer les fautes que j’ai faites »

  Si je n’ai pas confiance, je visualise d’avance mes réactions. Elles me persuadent toutes que j’ai affaire à un adversaire qui me veut du mal, c’est évident en ce qui concerne un conflit de personne, c’est vrai aussi mais plus subtil à comprendre pour un geste physique que je veux accomplir. J’espère alors que je ne vais pas subir de mal, mais moi je suppose que mon adversaire veut me faire du mal, me causer un problème peut-être insurmontable. J’ai peur et mes pensées sont faites pour lui faire peur.

  Si j’ai confiance, l’imagination se tait. La résolution du problème de mes fautes réelles ou imaginaires ne dépend pas seulement de moi et je dépends de volontés ou de réalités extérieures. C’est possible seulement si l’objet de ma confiance a un sens pour moi, car là je rencontre ce que je suis. Et je ne me demande pas alors si l’objet que j’observe est l’objet de ma confiance. La confiance ne barre pas la route.

« Je suis heureux de ce que je fais »

  Je ne peux pas faire le geste physique dans lequel je n’ai pas confiance, mais je ne peux pas le faire aussi si ce geste est plein de mes fautes, comme par exemple n’avoir jamais appris à faire ce geste et vouloir quand même le faire, car alors je me trompe sur l’objet de ma confiance. Je comprends ensuite que « faire confiance » ou « ne pas faire confiance » sont des gestes aussi, des gestes mentaux. Je me demande alors si ma mentalité est pleine de fautes ou pas. Dès cet instant je découvre une force étrangère à ma volonté, celle de la concordance de mes actions dans un univers capable de réponses différentes. Alors mon attention et ce qui m’intéresse se concentrent sur « la vérité de l’autre ». J’ai du mal à exprimer ce qu’est cette « vérité de l’autre », parce que je ne la vois pas clairement, et que ce serait pour moi une faute si je me laissais piéger par mon imagination à vouloir en parler précisément. Je veux parler simplement de ce que j’ai ressenti ou que je ressens maintenant en concordance avec les faits, en faisant confiance aux moyens expressifs de mon monde : cette « vérité de l’autre » en devenant l’objet de mon attention est aussi une force de manifestations, et je ne vois pas d’autre moyen de l’approcher qu’en étant capable de lui faire confiance, pour qu’elle soit dans le geste de l’autre (le geste universel répondant d’une pierre ou d’un homme ou d’un dieu) ce qu’elle peut-être en moi.

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