LE MENTAL À CORPS OUVERT

Donner aux ailes un ciel

  Cette découverte de diversité en soi, cachée derrière un état toujours mal descriptible de l’être qui l’emporte dans une direction, n’est pas systématique. Elle est par exemple impossible aux êtres essentiellement corporels comme les plantes, et elle est aussi difficile pour un être pensant comme l’humain évolué, bien qu’il ait les moyens d’observer son corps, car il est généralement absorbé dans son mental, qui est fait de ses pensées mais aussi de ses émotions, ses volontés ou celles des autres, et d’autres choses difficilement exprimables par des mots.
L’être humain évolué est un être mental, qui se détermine et a conscience de lui par le mental, et il dissipe de l’énergie en mentalisant, ce que fait moins que lui l’être simple ou inanimé. L’être mental existe donc dans un rapport à la réalité particulier et comme il n’a pas de raison d’opérer une scission en lui-même tant qu’il n’est pas contrarié, il ne peut pas prendre conscience de son originalité à côté d’autres existences possibles. De plus, le mental ne peut pas se comprendre à partir de lui-même, il n’est pas ce qu’il dit de lui, ressemblant à une unité emportée dans une direction. Le corps qui s’étend dans la nature se sert du mental pour s’étendre en elle, comme l’araignée se sert de sa toile, où l’oiseau de ses ailes, et ils ne sont limités que par la compétition des autres espèces et les lois de la nature. Le mental humain détermine pareillement les mêmes volontés de construction d’habitat pour le corps, ce sont ses motivations vitales, plus ou moins avouées dans ses paroles ou ses actes. Mais il est devenu capable de compétition en lui-même. Ce qui n’était pour l’oiseau que le pouvoir d’obtenir des ailes est devenu pour l’homme mental tout un monde dans lequel son corps hésite.

Ces trains aux buts inatteignables

  Si par le langage le mental affirme avoir conscience ou comprendre, ce n’est souvent pas vrai mais une illusion, il ne fait que croire en son unité idéale, en une démonstration tautologique, car en tant que mental il est incapable de produire ou tolérer une scission en lui. Le mental animé de compétition interne interroge donc des activités existentielles, ou plutôt se laisse prendre par elles, celles qui prétendent le faire taire en faisant parler son corps. Il les rencontre en contradiction avec la conscience de son unité.
La question de la forme du mental s’impose donc automatiquement à lui par le désaccord entre ce que nous imaginons et ce que nous faisons. Ce mental, qui est-il ? Qui sommes-nous ? Que pouvons-nous faire ? Que devons-nous faire ? Nous expérimentons par la peur d’agir ou par nos autolimitations l’impossibilité du mental à se donner des réponses qui lui permettent de relâcher son emprise sur l’être corporel, et plus nous devenons mental, plus nous avons peur de sortir de nous-mêmes, plus nous en sommes tentés sous les aspects d’actes fous qui ne disent pas ce qu’ils sont et semblent impératifs, irrésistibles, et que nous fuyons sans comprendre ou faisons à moitié, ou bien encore nous nous nous mettons en esclavage pour ne pas penser. Ce que nous appelons le « bonheur » n’est ainsi jamais permanent, ce sont des pauses dans cette dynamique et elles jalonnent un paysage inconnu. Nous sautons tous d’un train mental à l’autre sans savoir où nous allons et nous pensons détenir ainsi la clé des actes, faire le lien avec l’évolution du monde phénoménal extérieur. Nous sautons tous d’un train mental à l’autre et nous pensons que l’absence de mental ne peut-être que la mort corporelle, ne peut-être que l’inexistence. Les projections mentales se mettent alors à exister. Les voyageurs des trains transforment les voyages des autres, et la compétition qui était dans le corps, puis entre les corps, puis dans le mental, se manifeste entre les états mentaux dans un monde spirituel où les corps n’entendent pas. Il y a des paysages que nous ne supportons absolument pas de voir et nous y sommes forcés, les voyageurs n’ont pas les mêmes visages dans le jour et dans la nuit autant qu’ils sont irrésistiblement emportés. Mais il existe une possibilité inattendue de mettre dans ce monde d’esprit des arrêts de ces trains aux buts inatteignables.

Le mental à corps ouvert

  L’expérience de vivre découvre la réalité d’un être corporel qui ne dit rien mais agit, ainsi que la réalité d’un être mental qui dit beaucoup mais n’agit pas. Ce sont deux plans d’existences aux manifestations différentes qui constituent notre véritable identité, et nous sommes des personnalités mixtes faites des rapports entre ces plans. L’être mental ne peut pas contraindre l’être corporel à exécuter toutes ses volontés et toujours. L’expérience prouve que ce qui est su par le corps peut s’effacer ou se retrouver à l’insu des pensées formées, et donc que les manifestations dans le plan d’existence de l’être corporel peuvent être inconnus de celle du plan d’existence de l’être mental. De même, l’être corporel ne peut pas contraindre l’être mental à exécuter toutes ses volontés et toujours, car alors le plan d’existence de l’être mental n’aurait pas pu se dégager de celui du corps, ce qui s’est passé sans qu’aucune mentalité n’en ait décidé. Une telle attitude ne pourrait pas non plus éviter d’involuer le mental dans le corps, le faisant disparaître contre le sens de l’évolution.
Fondre les plans d’existence mentaux et corporels en un seul ne peut être qu’une vue du mental, et elle est lourde de conséquences pour la conscience, la volonté, la cohérence de nos actes, la justesse de nos volontés. Elle est lourde un peu comme l’analogue de l’échec sportif dont on ne comprend pas le sens. Nous croyons aux créations de notre mental comme étant différentes, mais elles sont toujours la même projection d’une unité prise à son propre piège et ceux des autres, et devant sans cesse faire croire du nouveau pour se libérer.

Ces expériences qui peuvent finir et recommencer

  Le sport, ou toute activité capable d’opérer des expériences dont le résultat concerne l’existence en tant que réalité vécue personnellement et concrètement, n’a pas dans notre culture le sens qu’il mérite. Son sens englobe le corps et la pensée d’un être dans le champ incertain de l’expérience, sans que le langage puisse les évoquer correctement. Quand un être pensant fait l’expérience de l’existence, il est poussé à découvrir que son corps et son esprit se séparent ou s’unissent en de nombreuses occasions, et ce genre d’expérience est plus puissant que toutes les croyances.
L’être mental qui se replie sur lui-même finit toujours par rencontrer l’être corporel tel qu’il l’a fait. Dans l’expérience de vie, l’être mental et l’être corporel sont obligés de se manifester. Le sport, en encadrant par d’autres êtres porteurs des mêmes règles d’actions ces manifestations, tente de les sécuriser mentalement et corporellement pour les révéler. L’être mental pose beaucoup de questions et veut souvent tout contrôler comme preuve de son existence. Naturellement, le plus facile pour le maintien de son unité est de rester seul dans ses pensées. La manifestation de l’être corporel empêche cela. C’est cet empêchement que le sport révèle, il démontre par l’échec sportif pour éviter l’erreur existentielle, il démontre par la réussite sportive pour rencontrer la vérité existentielle. Nous sautons tous d’un train mental à l’autre, mais le sport, ou toute autre expérience existentielle qui empêche le mental d’être seul, signale la possibilité d’une liberté par rapport à ces trains.

Le troisième être irrigue les terres brûlées à l’envers

  Dans notre monde mental où la différence consiste à être en conflit avec ce qui l’en empêche, et qu’ainsi intériorisée par le mental elle peine à s’affirmer, le troisième être ne peut être qu’en patience et invisible. Dans l’attente de ce que notre effort porte et que nous ne comprenons pas, il n’y a mentalement que des attitudes d’involution du mental, d’observation depuis un lieu stationnaire indépendant des circonstances phénoménales, pour créer l’organe d’une différence réelle. Cet organe oriente le rapport à l’existence en vue de la manifestation d’un troisième être spirituel opérant sa manifestation dans un plan d’existence différent. Son élaboration est le consentement à une perte de direction du mental, mais pas pour l’inexistence, pas plus que l’oiseau n’aurait désappris à marcher s’il ne lui était pas poussé des ailes pour voler.
Par l’acceptation mentale de cette divergence de plans d’existence dans l’être humain se manifeste non mentalement un autre plan d’existence dans lequel le mental et le corps peuvent entrer et métamorphoser le rapport à l’existence. C’est sans doute ce qui mérite d’être pensé, comme aussi de rester distinct du corps par une discipline des actes, de le connaître et le reconnaître comme un être indépendant avec d’autres nécessités, pour enfin commencer à s’observer soi-même et se rendre compte de nos actes et les choisir. Un être mixte doit pouvoir réussir avant tout à rechercher en lui l’espace et la lumière nécessaires à sa diversité, ou à toute autre découverte qui se présentera, puisque là aussi il s’agit d’une expérience existentielle et que le langage ne peut en donner qu’une idée. Ce qu’est l’état transcendant en dehors des trains mentaux, s’il est autre chose que l’inaction, personne ne peut le dire. Peut-être que ce que nous cherchons à réaliser est en fait l’involution, le chemin inverse de ce qui apparaît, venant d’une énergie pour s’arrêter au silence impossible et par-delà peut-être. Le troisième être est notre création à l’envers de nous-mêmes, il ne peut être qu’en patience, invisible, inactif et en même temps le contraire de ce qu’on en pense.

Dans chaque pièce du puzzle est la mémoire passée et à venir

  Les circonstances phénoménales sont d’erreurs ou de vérités existentielles. Cette erreur ressemble à cette mémoire qui craint de se perdre, celle des choses que nous devons faire. Elle ressemble à cette observation du mental en lui-même, et structure ainsi un train mental. Cette erreur-là est l’impossibilité d’oublier volontairement par crainte de ne pas se souvenir. Elle n’existe que dans le mental, car nous oublions pourtant sans cesse involontairement pour retrouver les mêmes mémoires, mais sans nous en apercevoir. Nous faisons ainsi car nous n’avons pas achevé de développer l’organe qui permet de descendre de nos trains mentaux et de les voir tous en mouvements, les nôtres et ceux des autres. Si le mental a pu s’identifier par tous ses aspects à une chose qu’il ne veut pas oublier, il la retrouve même après l’oubli. C’est ce qui se passe avec des associations mentales banales, mais aussi par un murmure pour l’organique depuis autre chose que le mental. Avec la perception de ce murmure est la conscience d’un monde phénoménale dans lequel est écrite la vérité existentielle, dans lequel chaque morceau de réel fait ressurgir la mémoire des choses comme si elle y était lisible ou audible pour l’organe. La connaissance de ce qui doit être fait peut apparaître ainsi dans le mental depuis un plan d’existence extérieur, comme les développements corporels apparaissent aux corps malgré l’inconscience première des formes de vies. Les corps qui s’étendent sans se voir sont faits dans le passé d’un plan intentionné de pilotage des changements de trains mentaux nécessaires à l’existence de chaque être vivant. Pour le dire simplement, le puzzle terminé existe probablement déjà.

Un monde reflété dans une perle de verre

  Malgré de puissants invariants dans la structure de nos cerveaux et de nos formations culturelles, nos corps évoluent dans l’espèce. Nous sommes nombreux à apprendre à nous connaître en passant par les mêmes expériences, à nous connaître tels que nous sommes, à être semblables dans des plans d’existences semblables, à souffrir et faire souffrir de se fatiguer par la mémoire jusqu’à la cruauté ou de trouver le bonheur aux changements de plans dans un monde neuf réceptif à nos choix. Luminosité des couleurs, profondeur de l’espace, paysages relationnels superbes, paysages étincelants des sens, intuitions de connaissance, possibilités de silence et d’action, justification du bonheur par lui-même, sympathies silencieuses et actives… voilà peut-être quelques signes sensoriels et mentaux d’un jeu libre du corps et de l’esprit, élaborant un monde phénoménal divergent au milieu de celui des projections physiques et psychiques en compétitions. Dans notre monde où la différence qui s’élabore consiste d’abord à être en conflit avec ce qui l’en empêche, la moindre chose que nous mentalisons est reflet sur fragment de miroir de notre erreur et de notre vérité existentielle, même si nous n’en avons pas conscience.

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