Le Petit Prince

Il était une fois un Petit Prince sur son astéroïde, et l’ensemble ressemblait beaucoup à celui de Saint Exupéry. Je fixerai le diamètre de l’astéroïde à une cinquantaine de mètres, pour être sûr que le Petit Prince ne constate pas trop vite la gravité de l’attraction universelle.

Quand on est jeune, la première des évidences est l’énergie, et c’est aussi la dernière. Le Petit Prince a les jambes actives pour faire inlassablement le tour de son petit monde et rêver sous les étoiles. Je ne crois même pas qu’il ait l’idée d’observer longtemps ce qui arrive à une plume. Vas-y, Petit Prince, lâche-la de ta main et laisse-la flotter dans l’espace. Peut-être qu’en regardant longtemps et attentivement, tu verrais qu’elle tombe vers le sol de ton astéroïde. Mais tu préfères souffler dessus et reprendre ta course autour du monde.

Certains penseront que je dis n’importe quoi, car comment le Petit Prince pourrait-il courir sur son astéroïde sans avoir besoin des effets de l’attraction gravitationnelle? Et puis d’abord le Petit Prince sur l’astéroïde n’existe pas, on n’en a jamais vu. Ces remarques sont inévitables, je me les fais comme vous, mais si je parle de façon allégorique, c’est pour tourner autour d’une vision comme le Petit Prince tourne autour de son monde.

Quand on est jeune, la pensée qui se déploie fait croire qu’elle peut donner un savoir, mais ce n’est pas vrai. Elle se déploie, c’est tout. Elle transforme l’énergie des soleils et des rêves, tant et si bien que même les vieilles personnes pensent qu’elles vont trouver ce qu’elles cherchent en pensant. Et si on leur enlevait cette équation, elles en mourraient trop vite de sommeil, à mon avis. Ainsi, ma pensée, tel ce texte qu’elle produit, laisse une trace qui n’a de sens que par les énergies nouvelles des Petits Princes qui s’assoient pour interroger les étoiles.

Pour voir l’incohérence de l’astre et de la plume, où autre chose qu’il faudra distinguer, certains envoient ainsi des messages aux Petits Princes, depuis les autres mondes. Voilà que pour eux se mélange d’espace la blancheur éclatante et unitaire du rayonnement. Les chemins de la pensée apparaissent dans la course, et voilà que la course ralentit, et voilà que le Petit Prince se fatigue, il vieillit. Bref : il commence à être embêté depuis l’intérieur de son être.

L’énergie empêche le regard d’ouvrir un passage dans le tissu de l’espace. Et pourtant cette énergie joyeuse et abondante est adorable comme les actes du Petit Prince, et lui-même sait cela, qu’il est vivant, qu’il est comme l’éternelle jeunesse qui se voit peinte dans le regard du trop-vécu qui en sait trop, le vieux corps alourdi de pensées, celui désireux de jeter l’astre et garder la plume, la mémoire qui a découvert qu’elle ne porterait jamais le poids d’une grosse planète sur ses épaules d’esprit.

Jamais le Petit Prince, là où il est, tout frémissant de pensées et quasiment en apesanteur, n’imaginerait quelque chose comme l’effet de la gravitation. Si on lui en parlait, il dirait que c’est merveilleux. S’il la voyait, il aurait une explication, il a toujours des explications, plus ou moins sophistiquées selon la quantité de mots et d’images et de sons à sa disposition. Bref, il explique selon la quantité. Il faut beaucoup l’embêter, ou alors c’est lui qui s’embête ce qui est un peu pareil, pour qu’il donne des explications, car il aime l’énergie lisse et homogène et tout ça.

Ainsi après quelques éternités, le Prince à l’étroit sur son monde commençait à vouloir ne plus être embêté comme ça. Il avait interrogé sans réponse son énergie qui refroidissait ou qui brulait pour rien, il avait écouté les messages hypothétiques des autres mondes sans croire à son écoute, épuisé de ne faire pousser que du laid avec toutes ses bonnes intentions. Il s’était vexé de ne pas mettre en acte tout ce qu’il imaginait, croyant ainsi s’enlaidir par sa faute. Le Prince en était donc arrivé au point de devoir établir par lui ce qui était le plus important pour lui. Alors il put commencer à sortir de temps en temps de la bulle de sa pensée obéissante, qui était toute ronde et flottante sur une mer comme son astéroïde dans la réalité éternelle.

Il y eut une rose qui poussa sur son monde, puis il réussit à faire croître des amis, certains comme lui et d’autres pas comme lui, car il fallait faire bien des différences pour s’apercevoir qu’il avait toujours été sur la Terre. Comme il était resté jeune tout au fond de lui, il trouva merveilleux de voir les effets de son regard, et de ne plus vivre en dépendance de la pure énergie. Il voyait les pensées surgir identiques et symétriquement comme de grands monolithes opposés dans les esprits, ou comme des cordes ondoyantes qui se nouent entre elles à grande distance, ou bien aussi il ne les voyait pas du tout. C’était un jeu, ou de la magie ou un miracle, ou bien une propriété de la nature comme la gravitation, ou bien un gros mensonge avec de grands mots. Prince, que fais-tu de toi ? Est-ce que tu penses encore ?

Certains diront qu’on pense pour ne pas oublier ce qu’on doit faire, et il est difficile de renoncer à cette pensée. Plus difficile encore est ce renoncement si les pensées sont agréables. La conscience se cherche claire et profonde. Plus facile est ce renoncement si les pensées et les actes sont pénibles, plus facile il est alors d’oublier. Mais l’oubli est improbable s’il n’y a que des pensées et pas de regards. Mon  Prince avait grandi par l’oubli et le regard, et il connaissait un peu les pensées qui lui tombaient dessus. C’est alors qu’il s’inquiéta moins. Mais il y avait encore des ennuis chez lui, car il ne connaissait pas les mouvements de matière et il était surpris d’en subir les effets par d’autres, ce qui est en fait la même impuissance manifestée de deux endroits différents.

Le Prince aurait pu clamer qu’il ne voulait pas se battre avec le monde pour assurer la beauté du monde, et aussi qu’il préférait établir fermement la beauté, la force, et tout ce genre de grands mots, comme les penseurs en produisent pour cacher l’absence de rectitudes de leurs actes, ou la peur qu’ils ont de se battre, ou une belle mais brève coïncidence de pensée et d’action. Bref : le bal du réel se joue masqué sous de pensables ornements. Le Mal et le Bien n’existe qu’en représentations, Prince, ce sont eux aussi des masques. Qu’est-ce qui est le plus fascinant ? Le bal du réel est le plus fascinant. Que fais-tu de toi ? Est-ce que tes actes t’apparaissent par la pensée ou par le regard qui traverse les masques de l’énergie que tu dois aussi porter ?

Le Prince ne goûtait jamais de joie plus intense, ne faisait jamais d’actes plus salvateurs, que quand en lui s’ouvrait un passage dans le tissu de la réalité, ou quand il réussissait à le désirer sincèrement, à le faire exister par son regard depuis l’absence de bonnes raisons par la pensée.  Et pourtant il était tout mélangé de peines et d’envies, de Mal et de Bien, et il y tenait comme un vrai Petit Prince s’imagine pouvoir devenir toute chose, et tombe le visage contre la terre. S’il était resté dans la lumière de l’énergie éternelle et inépuisable, il serait sûrement resté un Petit Prince, comme il en naît tant, avec justement cette énergie sans grumeaux d’incohérence. C’est pourquoi il rêvait souvent, surtout quand le temps se faisait vieux, de retourner sur son astéroïde et de lâcher la plume en étant à nouveau un enfant, mais de la regarder avec son regard princier.

 

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